Thursday, July 19, 2012

Le mystère des logements de Morne à cabri

Croix-des-Bouquets, HAÏTI, 10 juillet 2012 – Depuis plus de 8 mois, tranquillement, un immense projet de logements d’au moins trois mille maisons est en construction, dans une zone désertique près du Morne à Cabri, à environ 15 kilomètres à l’Est de Port-au-Prince.

Les petites maisons en construction sont là, visibles à tous les passants. Mais, c’est peut-être le seul aspect du projet qui est apparent. Tout le reste, n’est que mystère.

Quel est le nombre exact de logements  à construire ? A combien est évalué le budget total ? Quand seront complétées les constructions? Dans quelles conditions le contrat a été signé et par qui ? Quelle firme exécute le projet et qui est en charge de sa supervision ? Le projet, correspond-t-il à la nouvelle politique nationale du logement ? Qui est ou qui sont le ou les propriétaires du terrain et quelle compensation a t-il ou ont-ils reçue ?

Les maisons sont-elles destinées à être des logements  « publics », pour les victimes du séisme de janvier 2010 ? Ou – comme les logements en construction dans le nord, près du nouveau parc industrial de Caracol – sont-elles « privées », destinées à d’éventuels ouvriers d’un autre parc industriel planifié par le gouvernement? Ou peut-être pour les ouvriers qui travailleront dans un ensemble d’usines planifiées pour la « Zone économique intégrée » de Corail, mieux connue sous le nom « NABATEC » ?

Le « public » subventionne-t-il le « privé » en rendant les choses moins coûteuses et plus faciles aux sociétés étrangères pour établir des usines où elles peuvent payer les salaires les plus bas dans l'hémisphère?

Sur le terrain, beaucoup de mini-maisons, mais aucun panneau indicateur. Rien pour dire qui fait quoi, pour combien de temps et à quel prix pour la nation haïtienne.

Malgré deux (2) mois de recherche, d’interviews ou de tentatives d’interviews avec presqu’une douzaine d’officiels, nombreuses sont les questions restées sans réponse.

Les autorités haïtiennes ont décidé de faire le silence autour des circonstances ayant mené au plus grand projet de logements actuellement en cours dans le pays, bien que ce silence constitue une violation flagrante de l’Article 40 de la Constitution haïtienne de 1987 qui stipule :

« Obligation est faite à l’État de donner publicité par voie de Presse parlée, écrite, et télévisée en langue créole et française aux Lois, Arrêtés, Décrets, Accords Internationaux, Traités, Conventions, à tout ce qui touche la vie nationale, exception faite pour les informations relevant de la sécurité nationale. »

Du Fort National au Morne à Cabri

Trente mois après le séisme du 12 janvier 2010, Haïti bénéficie de différents projets de logements. Celui du Morne à Cabri, comportera au moins 3 000 unités, d’après un document mis récemment en circulation par la primature. Les logements – quelques uns avec deux étages – sont antisismiques et comportent au moins quatre pièces dont deux chambres à coucher, cuisine, galerie, douche et toilette.

Le 21 juin 2012, le premier ministre Laurent Salvador Lamothe a jeté un peu de lumière sur le projet lors d’une rencontre avec la commission économique et financière du Sénat haïtien [où] il a affirmé que le projet de logements de Morne à Cabri est en fait celui qui avait été précédemment prévu pour le Fort National.

Ce projet – une série d’édifices – avait été initialement conçu au bénéfice des familles déplacées du quartier pauvre de Fort National, dévasté par le tremblement de terre. Le projet avait été bloqué par la Commission intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti (CIRH), mis en place pour superviser la « reconstruction ». Son mandat a pris fin le 21 octobre 2011.

D’après Lamothe, le projet de logement de Morne à Cabri coûte $44 millions d’USD, et est financé par le « Fonds Pétro Caribe ».*

Un document ayant pour titre « Appel d’offres - Réalisation de trois projets », concernant les appels d’offres pour trois (3) projets de construction – Fort National, Bowenfield et le Palais législatif – mentionne un chiffre beaucoup plus élevé que les $44 millions USD évoqués par M. Lamothe.

D’après ce document– dont l’authenticité n’est pas vérifiée, mais que plusieurs personnes et journalistes acceptent comme digne de foi  – le projet de logements du Fort National devait être exécuté par une firme dominicaine appelé Constructora Rofi S.A., pour la somme de $174. 308. 897 USD. Le journal américain Miami Herald utilise le chiffre de $174 millions USD aussi.

Selon ce même document, l’ingénieur Jude Hervé Day – qui devint plus tard Ministre de la Planification pour le gouvernement du Dr. Garry Conille, en 2011 – était membre d’un comité d’évaluation de trois personnes qui avait sélectionné la Rofi S.A. pour la réalisation des travaux. (En refusant d’accorder une interview à Ayiti Kale Je et au Nouvelliste, M. Day n’a pas permis aux journalistes de vérifier l’authenticité d’un tel document, au bas duquel une signature – la sienne ? – est apposée.)

Signé le 3 novembre 2010, le document indique que les deux autres contrats furent accordés à deux autres compagnies dominicaines : Constructadora Hadom et Construcciones y Diseños.

 Et Hadom et Rofi sont la propriété ou du moins sont sous le contrôle du Sénateur dominicain Félix Ramon Bautista (Parti de Libération Dominicaine-San Juan), d’après le journaliste français Jean Michel Caroit (Le Monde).

Soupçons et accusations

Le projet du Fort National et les deux autres font partie des six contrats dénoncés dans le « Rapport préliminaire » d’audit commandité par le bureau de l’ancien chef du gouvernement Conille en mars 2012. Le premier ministre avait demandé l’audit des 41 contrats prétendument signés sans appel d’offres durant la période d’application de la loi d’urgence adoptée par le Parlement sous le gouvernement de René Préval-Jean Max Bellerive. (Malgré que le « Rapport préliminaire » n’ait jamais été authentifié, beaucoup de journalistes et de médias l’acceptent comme vrai.)

D’après le document, la participation des compagnies du Sénateur Bautista à « l’offre restreinte » pour six projets fait que « le principe de la réelle concurrence est mise en cause et la possibilité d’entente entre ces deux firmes n’est pas à écarter ».

« La signature des dits contrats portaient non seulement préjudice aux intérêts de l’État haïtien mais aussi ont été jugés irréguliers [sic]», constate le rapport.

(Il est largement admis que l’audit, et les contradictions qui l'entourent, comptent probablement parmi les raisons de la démission du Dr. Conille le 24 février 2012.)

Ces contrats ont été l’objet également d’une investigation par la journaliste investigatrice dominicaine Nuria Piera dans l’un de ses programmes de télévision, la Nuria-Investigación Periodística, le 31 mars 2012. Mme. Piera y a prétendu que le président haïtien Michel Joseph Martelly aurait reçu directement ou indirectement près de $2,6 millions d’USD du Sénateur Bautista, en échange de contrats lucratifs pour ses compagnies. [Regarder le programme sur son site, ou regarder cet extrait. Les deux sont en espagnol.]

Aujourd’hui, l’audit est terminé. Malgré que les résultats n’aient pas été rendus publics, M. Lamothe a révélé le 21 juin 2012, que le gouvernement en avait reçu le rapport définitif dont il révéla quelques détails.

D’après un communiqué de presse émanant du bureau du Premier ministre, « la Commission d’Audit formée par l’ancien gouvernement a recommandé d'annuler unilatéralement les contrats pour lesquels aucun décaissement n'a été effectué ».

Et pour les contrats déjà en exécution ? Le bureau du Premier ministre a dit qu’ils feront l’objet d’une « analyse ». En plus, selon la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif qui entre autres choses lit et approuve tous les contrats –  « les contrats ont été attribués en toute légalité et conformément à la loi d'urgence. »

Mais la légalité n’empêche pas que ces dits contrats soient mis en question.

Un document obtenu par Ayiti Kale Je [disponible ici par téléchargement] montre qu’une des compagnies du Sénateur Bautista – Hadom – espérait obtenir au moins 11 contrats d'une valeur de près de 350 millions USD. De combien de contrats ont bénéficié les trois compagnies ensemble ?

« Jean Max Bellerive, le prédécesseur de M. Conille, avait attribué huit contrats de construction, en une seule journée, le 8 novembre 2010, pour un montant de 385 millions de dollars (290 millions d'euros) à trois compagnies appartenant au sénateur dominicain Félix Bautista », souligne Caroit, dans un article paru dans Le Matin le 9 avril 2012.

M. Bellerive a rejeté l'accusation.

Lisez tout l'article dans :

Le Nouvelliste

Ayiti Kale Je


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